Interview d’Isabelle HOAREAU
De la QA au rôle de Chef de Projet, un parcours passionné par la Qualité
Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Bien sûr ! J’ai plus de 25 ans d’expérience dans le domaine de l’informatique, avec un parcours plutôt atypique. J’ai commencé sans diplôme. Mon parcours s’est construit sur de la formation continue, de la certification, de l’expérience et beaucoup de recherche personnelle.
J’ai commencé avec une formation généraliste proposée par la chambre de commerce de l’Yonne et j’ai acquis mes compétences en société de service avec de grands comptes comme EDF.
N’étant pas développeur expérimenté, il m’était confié les tâches de tests et de validation techniques et métier.
En 2007 j’ai suivi une formation de Consultant qualité Logiciel et en 2023, une formation pour un titre RNCP de niveau bac+5 de chef de projet me permettant d’avoir un niveau de diplôme en cohérence avec mes 25 ans d’expérience.
En parallèle de votre expérience, vous avez aussi passé plusieurs certifications. Pouvez- vous nous en dire plus ?
Oui, j’ai passé plusieurs certifications qui m’ont énormément apporté. J’ai passé 2 certifications ISTQB (Fondation et tests manager), et l’IREB, qui est plus axée sur l’ingénierie des exigences. Ces formations ont structuré mes connaissances et m’ont permis de mieux comprendre les bonnes pratiques de mon métier. Elles m’ont aussi aidée à formaliser mes savoirs et à mieux transmettre mes compétences aux équipes avec lesquelles je travaille.
La qualité n’est vue que sous l’angle des tests en fin de cycle, alors qu’en réalité, elle commence dès les premières réflexions lors du lancement du projet. Les aspects qualitatifs, les conditions de validations, les KPI permettant de s’assurer d’un niveau de fiabilité adapté doivent être pensés dès de début.. Plus on détecte tôt les ambiguïtés et les incohérences, plus on gagne du temps et surtout de l’argent ! La qualité logicielle ce n’est pas que des tests .
C’est un investissement et non une charge.
Justement, pourquoi cet intérêt particulier pour l’expression des besoins ?
Parce que c’est un élément clé dans la réussite d’un projet. Une mauvaise expression des besoins entraîne des erreurs dès le début, qui se transforment ensuite en bugs coûteux à corriger. Identifier ces problèmes en amont permet d’éviter des coûts parfois astronomiques.
En tant que testeurs, nous nous devons de : comprendre, challenger et clarifier les attentes pour limiter les erreurs. Malheureusement, encore trop souvent, la qualité n’est vue que sous l’angle des tests en fin de cycle, alors qu’en réalité, elle
commence dès la conception du produit. Plus on détecte tôt les ambiguïtés et les incohérences, plus on gagne du temps (et de
l’argent !) par la suite. Vous dites que la qualité peut-être difficile à mettre en place et à faire comprendre. Pourquoi ? Oui, et c’est un vrai défi. Même lorsque l’on occupe des postes avec plus de responsabilités, il y a des blocages. Parfois, c’est une question de politique interne, d’autres fois, c’est une résistance au changement. Beaucoup d’équipes sont encore focalisées sur la rapidité de livraison et perçoivent la qualité comme un frein, alors qu’en réalité, elle est un accélérateur sur le long terme.
Il faut sans cesse expliquer, démontrer la valeur ajoutée de la qualité et s’adapter aux différentes personnes impliquées. Par
exemple, un développeur va vouloir des retours rapides sur son code, alors qu’un décideur aura besoin de chiffres concrets
pour évaluer les coûts des démarches de validation à venir.
Un aspect de notre métier moins connu et pourtant très prégnant, est l’aspect de la traduction : Nous sommes des traducteurs entre un langage technique et un langage métiers. En ça nous sommes un atout pour les projets.
Les testeurs doivent donc aussi avoir des compétences en communication ?
Exactement ! Nous sommes avant tout des messagers. Cependant, étant donné que la vision actuelle des tests est avant tournée principalement vers le bug, nos messages contiennent principalement des « problèmes », ce qui nous qualifie principalement de « mauvais messager ». C’est un des problèmes du testeur, ce qui peut rendre l’exercice du métier difficile. Si à terme, nous pensons la qualité selon sa définition première, nos messages peuvent être remplis de bonnes nouvelles.
Tester ne se résume pas à détecter des bugs, c’est aussi savoir communiquer efficacement avec les équipes. Les développeurs, les chefs de projet, les PO, les métiers… tout le monde a une perception différente du rôle du testeur.
Parfois, nous devons faire face à l’ego des personnes qui ont conçu le produit, et il faut savoir amener les choses intelligemment pour ne pas braquer les interlocuteurs. Un testeur doit être diplomate, pédagogue et capable d’argumenter ses retours avec des faits.
Être testeur, c’est porter plusieurs casquettes :
🔹Technique : comprendre le produit et son architecture.
🔹 Analytique : anticiper les scénarios critiques.
🔹 Communicante : convaincre, expliquer et embarquer les équipes dans une démarche qualité.
En dehors de votre travail, vous continuez à vous former et à partager votre savoir. Comment faites-vous ?
Bien que je sois moins active dans les communautés de testeurs depuis quelque temps, en 2022 et 2023 j’ai eu l’opportunité d’effectuer des recherches pour un projet d’outil de qualification et de suivi de qualité.
Cette réflexion m’a amené sur des terrains dépassant l’informatique et à partir desquels il est possible de trouver des pistes de solutions et d’amélioration de nos méthodologies de qualifications des SI. (les notions de système, d’information, émergence, de chaos etc…)
Je suis passionnée par la qualité, donc je consacre une partie de mon temps personnel à me former, lire et approfondir mes
connaissances. J’avais d’ailleurs écrit trois articles sur La Taverne du Testeur pour partager mes réflexions et mon expérience.
C’est un plaisir d’échanger avec la communauté, de confronter ses idées et de découvrir de nouvelles approches. La qualité logicielle est un domaine en constante évolution, et je trouve important de contribuer à sa diffusion.
Avez-vous une recommandation de lecture pour ceux qui veulent mieux comprendre l’expression des besoins ?
Oui, je recommande vivement le livre d’Yves Constantinidis sur l’expression des besoins pour le SI. Il est très bien structuré et donne des clés pour améliorer cette phase critique des projets.
L’avenir des métiers du test et de la qualité vous semble-t-il en évolution ?
Oui, et c’est passionnant ! Une simple sous- activité est devenu un véritable métier en 20 ans donc, malgré toutes les difficultés, il n’y a aucune raison pour que ce métier ne continue pas d’évoluer et ne trouve pas ses lettres de noblesse.
Les domaine de la sécurité des équipements et de cybersécurité peuvent être des sources d’inspiration intéressantes pour améliorer nos méthodes et nos processus de tests en informatique de gestion. Par exemple, la norme EBIOS Risk Manager permet de modéliser les menaces intentionnelles, de
visualiser les scénarios d’attaque les plus plausibles, et de déterminer quelles fonctions ou composants sont les plus exposés. En croisant les résultats d’EBIOS RM avec les critères métiers, on obtient une vision claire des zones à tester en priorité — à la fois du point de vue de la sécurité et de la continuité de service.
Une autre tendance est également de gérer la complexité de nos systèmes d’information qui les rend « chaotiques » (dans le sens théorique du terme, c’est-à-dire dont le comportement n’est plus exactement prévisible), du fait de la multiplication des sous-systèmes qui les composent.
Une dernière tendance à citer, c’est l’intelligence artificielle. L’IA ne doit pas être vue que comme un outil d’aide au tests et à la qualification mais aussi et surtout comme un sujet à part entière à tester et valider. De nouvelles approches, méthodes et critères d’évaluation doivent être réfléchis autant pour les projets qui en contiennent. Il est à noter qu’il y a une explosion de l’utilisation de l’IA en développement.
Pour finir, selon vous, que faudrait-il améliorer pour réduire les bugs dans les projets ?
Des améliorations de l’expression des besoins est un premier volet mais avant tout, une prise de conscience par nos décideurs de l’intérêt d’une réflexion et d’investissement sur la qualité du SI en devenir et ceux dès le début des projets. Ces réflexions doivent être portées sur tous les aspects : Techniques, méthodologiques, métiers, organisationnels… Pour ce faire, l’appel de consultant expert me semble primordial.
Si les attentes sont bien définies, comprises et partagées dès le départ, on éviterait une grande partie des erreurs et des incompréhensions qui mènent aux bugs. Cela demande un effort collectif, mais c’est une approche qui bénéficie à tout le monde, y compris aux finances.
Merci pour cet échange enrichissant ! Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Si une bonne spécification vaut mille tests, le must est encore de trouver les bugs avant qu’ils ne soient codés !

